Le hurlement silencieux
Posté par Dame Charlotte 18 October, 2007 dans Morceaux
Il entendit la porte se refermer lourdement derrière lui, sans autre bruit que celui d’un grincement lugubre ressemblant à un cri de corbeau blessé. Le refuge lui parut soudain minuscule dans la nuit, perdu dans cette forêt des temps futurs. Un ciel noirâtre et lourd régnait sur toute chose, et une odeur lancinante d’essence alourdissait l’atmosphère.
Les arbres d’acier obscurcissaient une nuit déjà opaque, mais ses yeux s’habituèrent vite, et il oublia les néons aveuglants de sa chambre. Ses poumons, atrophiés par l’air malsain de la cité durent pourtant s’emplir de cet oxygène piquant. Il se sentait serein et reposé, il pouvait donc sortir sans crainte, il avait chassé ses voix, une fois de plus.
Il ne savait pas où aller, il ne se souvenait plus de grand-chose et son propre territoire lui semblait inconnu. Il s’éloigna du refuge sans se retourner, préférant se laisser guider par le hasard, et espérant retrouver ainsi quelques souvenirs. Il marcha un moment sans penser à rien, poursuivant une route interrompue. Prendre l’air, même pollué, ne pouvait que lui être bénéfique, et ce sentiment de liberté le mit de bonne humeur, malgré cette atmosphère écœurante. N’ayant rien de particulier à faire dans cette partie de la cité, il prit sans y réfléchir la direction du quartier nord, plus fréquenté et attrayant, malgré ses tours de verre et ses avenues glaciales. Au moins il y aurait des commerces et un peu d’animation.
Il entra dans le tunnel l’esprit toujours aussi vide, son corps ne répondant qu’à une vague intuition, à un instinct indéfinissable. Il se sentit englouti par cette bouche béante et se laissa avaler par l’intestin de béton et d’acier. L’obscurité devint totale au bout de quelques mètres, mais son regard resta fixé droit devant lui, indifférent à ces ténèbres. Le tunnel n’était jamais éclairé, et peu de gens osaient l’emprunter pour gagner le quartier nord, même si c’était le chemin le plus rapide et le plus direct. Le tunnel courait sous la cité sur plusieurs centaines de mètres et résonnait des bruits de la surface. La circulation, les publicités sonores et les piétons prenaient ici une autre dimension. Une cacophonie de bruits sourds et métalliques, lointains et proches, envahissait ce lieu noir et sans vie.
Il s’enfonçait toujours plus profondément lorsqu’un silence encore plus assourdissant que les bruits de la cité s’abattit sur ces ténèbres. Une impression de chaleur soudaine envahit son corps. Plus aucun son ne parvenait à une telle profondeur. Plusieurs dizaines de mètres de béton et de différents alliages isolaient ce trou noir du reste du monde. Il continua sa route aussi serein et qu’à son réveil, l’esprit encore embué par les médicaments pris la veille, mais calme et sans voix. Loin de l’inquiéter, ce silence le rassura et le mit en confiance. Il ne se souvenait toujours de rien, mais il commençait à s’y habituer.
Seuls quelques bruits de tuyauteries et de fuites d’eau le sortirent de ce silence oppressant. Son propre silence intérieur étant toujours égal à lui-même. Son esprit, aussi épais que cette obscurité n’en était que plus vide. Une odeur de moisissure et une forte humidité commencèrent à envahir l’espace. Il aperçut une minuscule lumière droit devant lui. Il pensa voir l’issue du tunnel, le bout du chemin.
Il poursuivit sa progression, fixant obstinément cette lueur timide, toujours aussi peu maître de sa volonté, et n’obéissant qu’à son instinct. La chaleur étouffante recouvrit sa peau d’une sueur épaisse et gluante. Un courant d’air le fit frissonner, il senti un souffle chargé d’humidité courir le long de son échine, tous ses muscles palpitèrent sous cette sueur glaciale.
Il réalisa que le sol était plat, et qu’il n’avait pas encore entamé la remontée. La sortie devait donc être encore loin, et cette lueur n’avait alors aucune raison d’être. Il sentit son cerveau se libérer d’une oppression dont il n’avait pas encore eu conscience, et il comprit. Sa mémoire restait muette, mais son intuition lui dévoila bien des choses oubliées. Il accéléra le pas, bien décidé à atteindre cette lueur. Il s’en approchait de plus en plus lorsqu’il entendit à nouveau ses voix. Des voix muettes et vociférantes, des murmures rauques et hostiles. Il s’arrêta, abasourdi par une telle débauche de cris et de lamentations. Ses voix reprenaient le dessus avec plus de haine que jamais, et son cœur commença à battre beaucoup trop vite. La petite lumière se mit à scintiller, telle une flamme provocatrice dansant devant lui, comme un appel. Elle sembla se rapprocher de plus en plus. Pourtant il ne bougea pas, ses muscles, tétanisé par la stupeur, ne répondaient plus aux ordre de son cerveau, qui lui fonctionnait à la perfection, pour son plus grand désarroi.
Il ne s’était pas retourné depuis qu’il était entré dans le tunnel, mais il savait qu’il n’était pas seul. Un souffle haletant caressait sa nuque ruisselante de sueur. Un souffle glacial, rapide et saccadé. Une bouche invisible chuchotait des mots près de son oreille, une bouche qu’il savait déformée par la haine, une bouche qu’il connaissait bien.
Un corps musclé se colla au sien, épousant sa silhouette à la perfection. Il était toujours immobile, prostré, conscient de tout, mais n’osant se retourner par peur de ce qu’il pourrait voir. Sans savoir ni pourquoi ni comment son bras s’étendit droit devant lui. Un index qu’il reconnut comme le sien pointa en direction de la lueur devenue une vraie fournaise. La chaleur intense bloqua sa respiration et ses poumons lui parurent subitement très lourds. Une nausée incontrôlable le secoua. Il se plia en deux de douleur, le bras tendu droit devant lui, tirant son corps supplicié vers le feu. L’esprit de plus en plus clair il plongea ses yeux rougis dans ce brasier infernal.
Son visage ruisselait de sueur et de larmes de rage, sa bouche essaya de former un mot mais resta muette. Il n’y avait plus rien à dire, et il le savait, mai son instinct si fidèle s’obstinait. Il était là , tournant le dos à cet étranger qui le connaissait, qui l’avait vu naître, grandir et tuer. Ce double si présent mais aussi si discret que sa voix se fit entendre trop tard, ce double de lui-même qui l’étreignait avec force, transpirant sa propre haine, ancienne et bien ancrée dans sa chair. Sa haine devait laquelle il se retrouvait à présent confronté, après l’avoir nourrie, rassasiée de ses victimes.
Le feu recouvrit son corps inerte, la bouche ouverte dans un hurlement silencieux.